Un Poste à Madagascar
chapitre 2📝 1,176 mots👁 47 vues

Une promenade inattendue

Les jours suivants se sont enchaînés dans un rythme soutenu, entre les locaux de la filiale près d'Analakely et la résidence perchée sur les hauteurs d'Ambatonakanga. Johary m'a présenté d'autres candidats, et j'ai fini par recruter deux profils prometteurs. D'abord Rina, une jeune développeuse de 25 ans originaire des hauts plateaux, formée à l'université d'Antananarivo.

Elle maîtrisait Python et les bases de nos logiciels, avec une énergie contagieuse qui me rappelait mes débuts dans l'informatique. Puis Andry, un manager expérimenté d'une trentaine d'années, venant de la côte est, près de Toamasina. Il avait déjà dirigé une petite équipe dans une entreprise locale de télécoms et semblait parfait pour superviser le recrutement quotidien.

J'ai validé leurs contrats par mail avec le siège à Paris, et Johary s'est occupé des formalités administratives malgaches, avec ces tampons officiels et ces signatures en cascade qui font partie de la vie bureaucratique ici.

Le travail avançait bien, mais au bout de cinq jours, la fatigue du décalage horaire et la routine m'ont rattrapé. Le week-end approchait – on était samedi matin –, et j'avais envie de découvrir un peu plus de cette ville qui me déconcertait tant. Tana, comme on l'appelle ici, avec ses rues en pente raide, ses zébus qui tirent des charrettes au milieu des 4x4, et cette pauvreté visible partout, des enfants vendant des fruits aux coins des rues aux familles entassées dans des maisons en brique rouge. Mais comment m'y prendre ? Je n'avais pas de guide, et Johary était parti rejoindre sa famille pour le week-end. En fouillant dans mon portefeuille, je suis tombé sur ce bout de serviette avec le numéro d'Ennemiah. Pourquoi pas ? Elle avait l'air de connaître la ville, et c'était juste pour une visite amicale, me suis-je dit. J'ai hésité un moment, pensant à ma femme et aux enfants à Paris, mais c'était innocent. J'ai envoyé un message simple : "Bonjour Ennemiah, c'est Damien du bar. Si ton offre de visite tient toujours, je suis libre cet après-midi."

Sa réponse est arrivée presque immédiatement : "Bien sûr, vazaha ! Rendez-vous à 14h au Lac Anosy. Je t'attends près du monument aux morts." J'ai souri malgré moi. Le Lac Anosy, j'en avais entendu parler par Johary – un lac artificiel en forme de cœur au centre de la ville, bordé de jacarandas qui fleurissent en violet en octobre, même si on était en novembre et que les pétales jonchaient encore le sol. C'était un lieu emblématique, avec sa petite île au milieu où trône une statue commémorative de la Première Guerre mondiale.

J'ai pris un taxi pour y aller, évitant les pousse-pousse qui montent et descendent les collines avec une endurance incroyable. À mon arrivée, Ennemiah était là, adossée à une rambarde, dans une robe légère en tissu lambahoany imprimé de motifs floraux traditionnels malgaches. Ses cheveux tressés cascadaient sur ses épaules, et son sourire éclatant contrastait avec la peau mate et lisse qui brillait sous le soleil tropical. Elle était d'une sensualité naturelle, presque instinctive : la façon dont sa robe épousait ses courbes minces, soulignant la cambrure de ses hanches quand elle se tournait, ou comment elle passait une main dans ses cheveux en riant, libérant un parfum subtil de vanille et d'ylang-ylang qui flottait dans l'air humide.

"Damien ! Tu as l'air reposé," m'a-t-elle dit en m'embrassant sur les deux joues, à la mode locale, son corps effleurant le mien un instant de trop. J'ai rougi légèrement, surpris par cette proximité immédiate. Nous avons commencé à marcher autour du lac, où des familles pique-niquaient sur l'herbe, des vendeurs ambulants proposaient des mofo gasy – ces petits pains de riz frits, croustillants dehors et moelleux dedans, que j'ai goûtés pour la première fois. Ennemiah en a acheté deux, insistant pour que je morde dedans : "C'est du vrai malgache, pas comme tes baguettes françaises !" Son rire était musical, et elle me regardait avec ces yeux immenses, pétillants, comme si j'étais le centre de son monde.

Pendant la promenade, elle me racontait des anecdotes sur la ville : comment le lac avait été creusé au XIXe siècle par la reine Ranavalona pour irriguer les rizières environnantes, ou les fady – ces tabous locaux – qui interdisaient de pointer du doigt l'eau par respect pour les ancêtres. Elle marchait près de moi, son bras frôlant le mien à chaque pas inégal sur les pavés, et je sentais la chaleur de sa peau contre la mienne. "Tu es marié, n'est-ce pas ? Mais ici, à Tana, on vit l'instant," a-t-elle murmuré en se penchant vers moi, son souffle tiède sur mon oreille. J'ai hoché la tête, mentionnant ma femme et mes enfants étudiants, autonomes maintenant. Mais elle n'a pas lâché, posant des questions sur ma vie en France tout en glissant des compliments : "Tu as l'air si fort, si expérimenté... Les hommes d'ici ne sont pas comme toi."

Nous avons continué vers le marché d'Analakely, non loin de là, un chaos organisé de stands où l'on vend de tout : des épices comme la vanille bourbon, des fruits exotiques – mangues juteuses, litchis frais –, et des tissus lambas colorés. Ennemiah négociait avec les marchands en malgache, riant aux éclats, et m'offrait des brochettes de zébu grillé, épicées au gingembre et au piment. "Goûte ça, c'est du romazava en version street food," disait-elle en me tendant un morceau, ses doigts effleurant les miens intentionnellement. Sa sensualité était partout : dans la façon dont elle mordait dans un fruit, laissant le jus couler sur ses lèvres pleines, ou comment elle dansait presque en marchant, ses hanches ondulant au rythme invisible d'une musique lointaine – peut-être un hiragasy, cette tradition de chants et danses que j'entendais parfois dans les rues.

À un moment, elle s'est arrêtée près d'une fontaine, m'a pris la main pour me montrer une vue sur l'Avenue de l'Indépendance, et a laissé ses doigts s'entrelacer aux miens. "Viens, on pourrait aller plus loin, peut-être au Tsimbazaza, le zoo avec les lémuriens. Ou chez moi, pour un vrai repas malgache." Son regard était direct, chargé d'une invitation claire, et je sentais mon pouls s'accélérer. Elle me plaisait terriblement – cette vitalité, cette beauté brute, si différente de tout ce que je connaissais. Mais un cas de conscience me rongeait : je n'étais pas venu ici pour ça. Ma femme, nos vingt-cinq ans de mariage, les enfants... J'ai retiré ma main doucement, prétextant la fatigue. "C'est gentil, Ennemiah, mais je dois rentrer. Merci pour cette visite incroyable."

Elle a fait la moue, mais n'a pas insisté trop fort, me glissant un nouveau baiser sur la joue, plus long cette fois, ses lèvres effleurant le coin des miennes. "Demain, peut-être ? Appelle-moi." J'ai acquiescé vaguement, mais en rentrant à la résidence en taxi, le long des rues animées d'Isoraka, je me sentais troublé. Repousser ses avances devenait plus difficile ; son image s'imposait, sensuelle et envoûtante, et je me demandais si je tiendrais encore longtemps. Mais non, je ne pouvais pas. Pas comme ça.

Le soir, j'ai appelé ma femme pour lui raconter ma journée – en omettant certains détails, bien sûr.