Cette nuit-là, je n’ai pas dormi.
Allongé dans le lit de la résidence, la climatisation bourdonnant doucement, je fixais le plafond blanc comme si j’allais y trouver des réponses. Dehors, les bruits de Tana filtraient à travers la fenêtre entrouverte : un chien qui aboie au loin, le ronronnement d’un taxi-brousse qui monte la côte d’Ambatonakanga, une musique salegy étouffée venue d’un bar d’Isoraka. Mais tout cela semblait lointain. Dans ma tête, il n’y avait qu’elle.
Ennemiah.
Son rire cristallin quand elle m’avait fait goûter le mofo gasy. La façon dont sa robe lambahoany collait légèrement à sa peau à cause de l’humidité. Ses lèvres pleines autour du morceau de mangue, le jus coulant lentement sur son menton qu’elle avait essuyé d’un revers de main gracieux. Ses yeux noirs, immenses, qui me regardaient comme si j’étais la seule chose qui comptait dans cette ville de deux millions d’habitants.
Je me suis retourné dix fois, vingt fois. J’ai essayé de penser au travail : aux entretiens prévus lundi, à Rina et Andry qui commençaient à prendre leurs marques, à l’e-mail que j’avais envoyé au siège pour valider le budget formation. Rien n’y faisait. Son image revenait, plus précise, plus insistante.
Vers deux heures du matin, j’ai allumé la lumière de chevet. Mon téléphone était posé sur la table de nuit. J’ai ouvert la galerie photo, presque malgré moi. Il y avait cette photo que j’avais prise au Lac Anosy, sur son insistance : elle à côté de moi, son bras autour de mon épaule, son corps pressé contre le mien, sa tête penchée vers moi avec ce sourire éclatant. Ses cheveux tressés effleuraient mon cou sur l’écran, et je pouvais presque sentir à nouveau le parfum de vanille qui émanait d’elle.
Je l’ai regardée longtemps. Trop longtemps.
Ma main a glissé sous le drap sans que je m’en rende vraiment compte. J’ai fermé les yeux, revoyant ses hanches onduler quand elle marchait devant moi dans les allées du marché d’Analakely, la courbe de ses reins, la finesse de ses chevilles. J’ai pensé à sa voix chantante qui prononçait mon prénom – « Damien » – avec cet accent qui faisait rouler le « r ».
Je me suis caressé lentement d’abord, puis plus vite, la culpabilité et le désir se battant en moi. Je n’avais jamais fait ça en pensant à une autre femme que la mienne depuis notre mariage. Mais là, c’était plus fort que moi. Quand le plaisir est venu, violent et presque douloureux, j’ai étouffé un gémissement dans l’oreiller, honteux et soulagé à la fois.
Après, je suis resté allongé dans le noir, le souffle court. Je me sentais sale. Traître. Et pourtant, je savais déjà que je la rappellerais.
Le lendemain matin, j’ai tenu jusqu’à midi. J’ai déjeuné seul au restaurant de la résidence, un plat de ravitoto au porc avec du riz rouge, en essayant de me concentrer sur mon ordinateur. Mais à chaque notification, mon cœur sautait, espérant son nom. Finalement, je n’ai plus résisté. J’ai pris mon téléphone et j’ai tapé :
« Bonjour Ennemiah. Merci encore pour hier. Tu serais libre cet après-midi pour continuer la visite ? »
Sa réponse est arrivée en moins d’une minute :
« Oui !!! Je t’attends à 15h devant le café de l’Isoraka, celui avec les tables en bois. Je porte une robe rouge cette fois 😘 »
J’ai fermé les yeux un instant. Je savais que je jouais avec le feu.
Quand je l’ai vue, appuyée contre la façade du café, dans une robe rouge moulante qui laissait peu de place à l’imagination, j’ai senti mes bonnes résolutions s’effriter une à une. Elle m’a embrassé sur les joues, mais cette fois ses lèvres ont traîné un peu plus près de ma bouche.
« Tu m’as manqué, vazaha », a-t-elle murmuré.
Nous avons marché dans les rues d’Isoraka, ce quartier bohème avec ses vieux bâtiments coloniaux, ses galeries d’art et ses bars branchés. Elle m’a emmené dans une petite cour intérieure cachée, un endroit tranquille avec des bougainvilliers en fleur et des bancs en pierre. Il n’y avait presque personne.
Elle s’est assise tout près de moi, sa cuisse contre la mienne. Elle a posé sa main sur mon genou, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
« Tu penses à moi, la nuit ? » a-t-elle demandé doucement, en levant les yeux vers moi.
Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas pu.
Elle s’est penchée, et cette fois je n’ai pas reculé. Ses lèvres ont effleuré les miennes, doucement d’abord, puis plus profondément. Sa langue a cherché la mienne, chaude, insistante. Ses mains ont glissé sur ma nuque, dans mes cheveux. Je l’ai attirée contre moi, sentant la chaleur de son corps à travers le tissu fin de sa robe.
Je n’ai plus résisté.
Nous nous sommes embrassés longtemps, comme si le monde autour n’existait plus. Quand nous nous sommes séparés, à bout de souffle, elle m’a regardé avec un sourire victorieux et tendre à la fois.
« Viens », a-t-elle murmuré en se levant et en me prenant la main.
Je l’ai suivie sans réfléchir, le cœur battant à tout rompre.
Elle m’a conduit vers une petite ruelle, puis vers un portail en bois derrière lequel on entendait de la musique douce. Elle a sorti une clé de son sac.
« C’est chez une amie. Elle n’est pas là cet après-midi. »
Elle a ouvert la porte, m’a tiré à l’intérieur, et refermé derrière nous.
Dans la pénombre fraîche de la maison, elle s’est retournée vers moi, a passé ses bras autour de mon cou, et m’a embrassé à nouveau, plus fort.
Je savais que j’allais franchir la ligne.
Et au moment où ses doigts ont commencé à déboutonner ma chemise, où je sentais sa peau brûlante sous mes mains, mon téléphone a vibré dans ma poche.
Un appel.
Le nom qui s’affichait à l’écran : « Ma chérie ❤️ »
Ma femme.