Je n’aurais jamais imaginé, à 52 ans, me retrouver sur le point de prendre un vol pour Madagascar. Pourtant, me voilà à Roissy-Charles-de-Gaulle, tôt un matin de novembre, traînant ma valise cabine vers le comptoir d’enregistrement. Ma femme m’a accompagné jusqu’à la sécurité ; elle m’a embrassé avec ce petit sourire un peu inquiet qu’elle a parfois, en me disant de faire attention à moi. Deux semaines, ce n’est pas si long, ai-je répondu. Juste le temps de poser les bases de la filiale, de rencontrer les premiers candidats, de tout organiser avec Johary, le contact local que l’entreprise m’a présenté par mail.
Le vol direct pour Antananarivo dure onze heures. J’ai regardé deux films sans vraiment les suivre, lu quelques pages d’un rapport sur le marché malgache, puis somnolé. À l’atterrissage, la chaleur m’a sauté au visage dès l’ouverture des portes. Une chaleur lourde, humide, presque palpable, très différente de la grisaille parisienne que j’avais quittée. En descendant la passerelle, j’ai senti l’odeur : terre rouge, épices, fumée de bois. Tout était différent.
À la sortie de l’aéroport Ivato, le contraste m’a frappé de plein fouet. Des taxis brinquebalants, des porteurs qui se précipitaient, des familles entières attendant derrière les barrières, et partout cette impression de vie intense, désordonnée. Je n’ai pas eu le temps de trop observer : un chauffeur m’attendait avec une pancarte à mon nom. Direction la résidence que l’entreprise avait réservée pour les expatriés – un quartier calme en hauteur, avec piscine, gardiennage et connexion internet fiable. Un petit îlot de confort occidental au milieu de tout cela. J’ai posé mes affaires dans une chambre climatisée, pris une douche, et je me suis dit que j’allais tenir le coup.
Le lendemain matin, Johary est venu me chercher. Un homme d’une quarantaine d’années, souriant, costume impeccable, français impeccable aussi. Il m’a serré la main chaleureusement et m’a tout de suite mis à l’aise. « Bienvenue à Tana, monsieur Damien ! » Les locaux de la future filiale se trouvent dans un immeuble moderne du centre-ville, pas très loin d’Analakely. Tout est déjà loué, meublé, câblé. Il ne manque que l’équipe.
La première journée a été consacrée aux entretiens. Une dizaine de candidats, surtout des jeunes diplômés en informatique. Ils arrivaient à l’heure, bien habillés, très polis. Mais dès qu’on entrait dans le vif du sujet technique, je sentais la différence. Les formations ici ne sont pas tout à fait les mêmes, les références non plus. Certains maîtrisaient parfaitement les outils qu’on utilise chez nous, d’autres beaucoup moins. Johary traduisait parfois, expliquait les subtilités culturelles. J’ai pris des notes, posé des questions, essayé de rester concentré malgré la fatigue du décalage horaire.
En fin d’après-midi, Johary m’a proposé de me déposer à la résidence, mais j’ai décliné. J’avais envie de marcher un peu, de voir la ville autrement que par la vitre climatisée d’une voiture. Il m’a indiqué une rue animée pas trop loin, avec des restaurants et des bars fréquentés par les expatriés et les Malgaches aisés. « Vous serez tranquille, monsieur Damien. »
Les rues descendaient en pente raide vers le centre. Les trottoirs étaient encombrés de marchands ambulants, de femmes portant des bassines sur la tête, d’enfants qui jouaient au milieu des voitures. Les odeurs de grillades, de vanille, de terre mouillée se mélangeaient. Je me sentais à la fois curieux et un peu perdu, comme un touriste qui n’en est pas vraiment un.
Je suis entré dans un bar qui avait l’air sympathique : musique douce, lumières tamisées, quelques tables en terrasse. Je me suis installé au comptoir, j’ai commandé une THB bien fraîche – la bière locale, paraît-il. Autour de moi, des groupes d’expatriés parlaient fort, des couples malgaches riaient. Je sirotais ma bière tranquillement, observant sans trop oser regarder.
C’est là qu’elle est venue s’asseoir à côté de moi. Une jeune femme, très jeune même, vêtue d’une robe légère qui mettait en valeur sa silhouette mince. Elle avait les cheveux tressés, un sourire éclatant, et des yeux immenses. Elle m’a adressé la parole en français, avec cet accent chantant que j’entendais partout depuis mon arrivée.
« Bonsoir, vazaha ! Vous êtes nouveau à Tana ? »
Je lui ai souri poliment. « Oui, je suis arrivé hier. Je suis là pour le travail. »
Elle s’est présentée : Ennemiah, 19 ans, étudiante en tourisme. Elle a commandé un Coca, puis s’est tournée vers moi comme si on se connaissait depuis toujours. Elle parlait vite, posait mille questions : d’où je venais, ce que je faisais, si j’étais marié, si j’avais des enfants. J’ai répondu sans trop entrer dans les détails, un peu surpris par cette familiarité immédiate. E
lle riait beaucoup, effleurait mon bras de temps en temps en parlant, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
Je ne savais pas trop quoi penser. Elle était charmante, pleine de vie, mais tellement jeune. Je me suis dit que c’était simplement la façon d’être ici, cette chaleur dans les rapports humains. Rien de plus.
Quand j’ai réglé l’addition et que je lui ai souhaité bonne soirée, elle m’a glissé son numéro sur un bout de serviette. « Si vous voulez que je vous fasse visiter la ville un jour, appelez-moi ! »
Je suis rentré à la résidence à pied, l’air était doux malgré l’heure tardive. Dans ma chambre, j’ai rangé le papier dans mon portefeuille sans trop y penser. Juste par politesse.
Demain, nouveaux entretiens. Il faut que je me repose.
Je ne me doute absolument pas de ce qui m’attend.
