Les jours ont commencé à s’organiser autour de trois pôles, comme si ma vie à Tana s’était soudainement restructurée en un triangle stable, presque rassurant dans son immoralité.
Le premier pôle, c’était le travail. Les locaux près d’Analakely prenaient forme : ordinateurs installés, premiers développeurs en formation, réunions quotidiennes avec Johary, Rina et Andry. J’avais répondu au mail de la DRH en acceptant la prolongation de trois mois. L’augmentation était conséquente, le nouveau logement – une maison individuelle avec jardin dans le quartier résidentiel d’Ivandry – serait prêt dans quelques semaines. Professionnellement, tout roulait. J’étais efficace, concentré, presque plus performant qu’à Paris. Comme si la culpabilité me donnait une énergie nouvelle.
Le deuxième pôle, c’était ce nouveau logement temporaire, une suite plus spacieuse dans la même résidence qu’avant, avec une vraie cuisine et une terrasse qui donnait sur les collines. J’y rentrais le soir, je douchais longuement pour effacer les traces de la journée, je cuisinais parfois un plat simple – du poulet yassa acheté chez un traiteur malgache ou un steak importé –, et j’appelais ma femme presque tous les soirs. Les conversations étaient devenues plus courtes, plus superficielles. Je parlais du travail, du climat, des paysages. Jamais d’Ennemiah. Elle, de son côté, sentait que quelque chose avait changé dans ma voix, mais elle mettait ça sur le compte de la fatigue et de la distance.
Le troisième pôle, c’était elle. Ennemiah.
Elle occupait l’espace restant, et même plus. Nous nous voyions presque tous les jours : parfois un café rapide à Isoraka entre deux réunions, parfois une après-midi entière dans la maison de son amie, parfois une nuit complète quand je prétextais un déplacement à Johary. Elle était devenue une habitude, une addiction. Son corps, sa voix, son rire, son odeur de vanille et d’ylang-ylang. Je ne résistais plus. Je ne voulais plus résister.
Un soir, alors que nous étions allongés nus sur son lit après l’amour, elle a tourné la tête vers moi et m’a dit, très naturellement :
« Tu devrais venir rencontrer ma famille. »
J’ai sursauté intérieurement.
« Ta famille ? »
« Oui. Ma mère et mon petit frère. Ils savent que je vois quelqu’un. Je leur ai parlé de toi. »
Je me suis redressé sur un coude.
« Tu leur as dit quoi, exactement ? »
Elle a souri, un peu malicieuse.
« Que tu es un vazaha gentil, directeur important, que tu me traites bien. Ils veulent te voir. »
J’ai senti une boule dans la gorge. Rencontrer la famille, c’était franchir une autre ligne. Celle qui transforme une aventure en quelque chose de plus sérieux, de plus dangereux. Mais Ennemiah avait déjà tout organisé. Le lendemain soir, dîner chez elle, dans la petite maison en brique rouge du quartier populaire d’Ankahistinika, pas loin du marché.
Je n’ai pas su dire non.
Le lendemain, après le travail, je suis passé à la résidence pour me changer : chemise propre, pantalon clair, rien de trop ostentatoire. J’ai acheté une bouteille de vin français au supermarché Shoprite – un geste de vazaha – et un bouquet de fleurs pour la mère. Ennemiah m’attendait en bas de la résidence dans un taxi, radieuse dans un lamba traditionnel rose et blanc.
La maison était modeste mais propre, avec un petit jardin devant où poussaient des pieds de vanille et des citronnelles. À l’intérieur, l’odeur du repas flottait déjà : du romazava, ce bouillon traditionnel au brèdes et viande, accompagné de riz rouge et d’achards de légumes.
Sa mère, une femme d’une quarantaine d’années au visage marqué mais encore beau, m’a accueilli avec une chaleur sincère. Elle s’appelait Lala. Elle portait un lamba noué sur l’épaule, et ses yeux, les mêmes qu’Ennemiah, me scrutaient avec curiosité et bienveillance.
Le frère, Tahina, dix-huit ans, était grand, mince, un peu timide au début. Étudiant en mécanique à l’université, il m’a serré la main fermement une fois la glace brisée.
Ennemiah avait manifestement bien préparé le terrain. Dès le début du repas, elle a pris ma main sous la table, m’a présenté comme « mon homme », celui qui prenait soin d’elle, qui l’aidait même financièrement pour ses études. J’ai rougi, mais j’ai joué le jeu. Je ne pouvais pas la contredire devant eux.
Lala m’a posé des questions polies : sur la France, sur mon travail, sur mes enfants (Ennemiah avait dû leur parler d’eux aussi). Elle m’a raconté, sans amertume, que le père d’Ennemiah et Tahina était mort cinq ans plus tôt dans un accident de taxi-brousse sur la RN7. Depuis, elle élevait seule ses deux enfants en travaillant comme couturière et en vendant des produits artisanaux au marché.
Tahina, plus détendu au fil du repas, m’a parlé de foot – il supportait l’équipe de la CNAPS – et m’a demandé si j’aimais le rugby français. J’ai ri, on a discuté sport, travail, avenir. À un moment, il m’a dit, presque timidement :
« Merci de prendre soin de ma sœur, monsieur Damien. Elle est heureuse depuis qu’elle vous connaît. »
J’ai hoché la tête, la gorge nouée.
Ennemiah, assise à côté de moi, serrait ma main plus fort. Elle jouait parfaitement son rôle de jeune femme amoureuse, posant sa tête sur mon épaule de temps en temps, me servant du riz, me regardant avec des yeux brillants.
Quand Lala a apporté le dessert – des mofo sakay et des fruits frais –, elle m’a pris à part dans la cuisine pendant qu’Ennemiah aidait son frère à ranger.
« Vous savez, monsieur Damien, Ennemiah n’a pas eu la vie facile. Depuis la mort de son père, elle porte beaucoup sur ses épaules. Je vois qu’elle tient à vous. Vraiment. Prenez soin d’elle, s’il vous plaît. »
J’ai promis. Sincèrement, sur le moment.
Après le dîner, Tahina et Lala sont allés se coucher tôt – la mère travaillait dès l’aube au marché. Ennemiah m’a raccompagné jusqu’à la porte, puis, avec un sourire complice, m’a murmuré : « Reste encore un peu. »
Nous sommes retournés dans sa petite chambre, celle qu’elle partageait parfois avec son frère quand il rentrait tard, mais ce soir elle était à nous. La porte à peine refermée, elle m’a poussé contre le mur, m’embrassant avec une fougue nouvelle, comme si le dîner familial l’avait excitée encore plus.
« Tu as été parfait avec eux, » a-t-elle soufflé entre deux baisers. « Maintenant, je veux te remercier… vraiment. »
Elle m’a fait asseoir sur le bord du lit, s’est agenouillée entre mes jambes. Ses mains ont défait ma ceinture, baissé mon pantalon avec une lenteur délibérée. Déjà dur, je l’ai vue sourire en me prenant dans sa bouche, chaude, humide, experte comme toujours. Elle a commencé lentement, sa langue tournoyant autour du gland, descendant le long de la hampe, puis remontant avec des succions profondes qui me faisaient gémir malgré moi.
Mais ce soir, elle voulait aller plus loin. Beaucoup plus loin.
Elle a relevé les yeux vers moi, un éclat espiègle dans le regard, et a poussé doucement sur mes cuisses pour que je m’allonge en arrière, les jambes écartées. Ses lèvres ont quitté mon sexe pour descendre plus bas : elle a léché mes testicules, les prenant tour à tour dans sa bouche, les suçant doucement tandis que sa main continuait de me caresser. Puis, sans avertissement, sa langue a glissé encore plus bas, effleurant cette zone interdite, sensible, que personne n’avait jamais touchée ainsi.
Quand la pointe chaude et humide de sa langue a caressé mon anus, un choc électrique m’a traversé tout le corps. J’ai sursauté, un gémissement rauque m’échappant malgré moi.
« Ennemiah… qu’est-ce que… »
Elle n’a pas répondu. Elle a simplement continué, d’abord en cercles légers, timides, puis plus assurés, plus insistants. Sa langue pointue explorait, léchait, pressait doucement contre le muscle serré, tandis que sa main accélérait le mouvement sur mon sexe. Le plaisir était inconnu, intense, presque trop fort – un mélange de tabou et de sensation pure qui me faisait trembler des pieds à la tête.
Je n’avais jamais connu ça. Jamais imaginé ça. En vingt-cinq ans de mariage, jamais ma femme n’avait osé, et moi non plus je n’avais osé demander. Et voilà qu’une jeune femme de dix-neuf ans, dans une petite chambre d’Ankahistinika, me faisait découvrir une jouissance que je n’aurais jamais crue possible.
Je me suis abandonné complètement. Mes mains se sont crispées dans ses cheveux tressés, mes hanches se sont soulevées malgré moi pour aller à la rencontre de sa langue. Elle alternait : un coup elle revenait sucer mon sexe avec avidité, un coup elle replongeait plus bas, léchant, tournant, entrant même légèrement en moi avec la pointe de sa langue. Le plaisir montait en vagues, de plus en plus hautes, jusqu’à ce que je n’en puisse plus.
Quand l’orgasme est arrivé, il a été dévastateur. J’ai crié son nom, le corps arqué, vidant tout en longs jets dans sa main qui me branlait furieusement pendant que sa langue continuait son œuvre impudique.
Après, je suis resté pantelant, le souffle court, les yeux fixés au plafond. Elle s’est relevée, s’est blottie contre moi, un sourire satisfait sur les lèvres.
« Tu as aimé ? » a-t-elle murmuré.
Je n’ai pas pu parler tout de suite. Je l’ai simplement serrée contre moi, très fort, comme si je craignais qu’elle disparaisse.
À cet instant précis, dans le silence de la nuit malgache, je suis tombé amoureux.
Vraiment amoureux.
Pas seulement de son corps, de sa jeunesse, de sa sensualité. Mais d’elle. De tout ce qu’elle était capable de me faire ressentir, de me faire découvrir.
Et je savais que c’était irréversible.
En rentrant en taxi un peu plus tard, les rues de Tana presque désertes, je regardais les lumières défiler par la vitre.
Je jouais le jeu.
Mais maintenant, ce n’était plus un jeu.
C’était ma vie.